Dans « la civilisation du poisson rouge, petit traité sur le marché de l’attention« , Bruno Palatino décrit le lien entre l’addiction du public qui s’est développée pour les bulles d’informations et les contre-réalités avec le modèle économique des plateformes internet Google Facebook Twitter…
« Ce n’est pas à quel point il est facile de tromper le public, mais à quel point le public aime être trompé, pour autant qu’il soit diverti » révèle Phineas Taylor Barnum, inventeur du cirque moderne.
Bruno Palatino propose 10 chapitres de diagnostics truffés d’analyses économique, scientifiques et sociologiques et de références littéraires ou cinématographiques pour décrire la captation de notre attention liée à nos multiples addictions modernes avant de proposer un remède au chapitre 11 « Combattre et guérir«
La dopamine instantanée plutôt que l’intelligence collective
En principe, un poisson rouge est fait pour vivre en communauté et peut se développer pour atteindre 20 centimètres. Mais son existence dans un bocal « a atrophié l’espèce, en a accéléré la mortalité et détruit la sociabilité ». Et il est incapable de fixer son attention au-delà de 8 secondes.
Notre téléphone portable et internet sont devenus notre bocal et nous avons développé de nombreuses phobies ou comportements asociaux qui nous font privilégier la satisfaction instantanée que provoque la dopamine. Et cette tendance est décrite sous de multiples formes : théorie de la complétude ou de la prise en charge avec Netflix ou Youtube, théorie de l’expérience optimale avec Candy Crush.
La théorie de la sagesse des foules ou de l’intelligence collective démontre que nous sommes plus intelligents collectivement qu’individuellement. A l’origine, le web a été construit sur le principe de l’accès universel gratuit et de la collaboration de l’ensemble des utilisateurs.
Mais les gérants de l’internet ont étudié nos vulnérabilités psychologiques pour exploiter nos passions individuelles. Notre cerveau a été « hacké ».
La technologie aurait dû nous offrir du temps disponible. Mais notre peur de rater ce qu’il ne faut pas manquer ou « FoMo », nous a conduit à aliéner notre attention pour consommer toujours davantage de volume d’information, sous une forme industrielle.

Tout contenu est publicitaire et occupe notre temps de cerveau disponible
Bruno Palatino rappelle qu’une journée devrait se répartir en trois tiers : l’un pour le bien être physique du corps dont le repos, le deuxième pour le travail et la vie sociale et le troisième pour la vie intellectuelle et spirituelle.
Auparavant nous écoutions la radio ou regardions la télévision pendant un temps limité où notre attention était absorbée.
Avec les plateformes du net, notre attention est désormais captée et nos données personnelles sont collectées de façon illimitée et à tout instant, dans une file d’attente ou les transports mais aussi pendant nos études, notre travail, notre vie personnelle et même notre repos.
Perception de la réalité modifiée et enfermement dans une vérité relative
L’ « effet Rashomon » est inspiré du film d’Akira Kurosawa dans lequel quatre personnes qui ont assisté à un même évènement en livrent un témoignage différent, qui finit même par faire douter de la réalité de l’évènement lui-même.
L’auteur s’inquiète du relativisme généralisé, c’est-à-dire la perte de confiance dans les récits produits par les institutions.
L’information disponible est noyée dans un flot d’absurdités. Le flux de contenu est tel que plus personne ne peut le lire. En ce sens « 1984« d’Orwell serait moins d’actualité que « le meilleur des mondes » d’Huxley.
Le doute a été généralisé car, pour les marchands de doute, il est plus facile de créer de la vraisemblance avec de pseudo expertises alternatives, que de la réalité. Les réseaux sociaux ont favorisé le discrédit général où les croyances de chacun s’imposent sur celles des autres.
La croyance de chacun finit par structurer sa propre réalité en devenant une réalité qu’il imagine partagée.

Biais cognitifs et effet Dunning-Kruger
Pour illustrer le travestissement de la réalité, Bruno Palatino se réfère aux principaux biais cognitifs de Gérald Bronner : le biais de confirmation, le biais de représentativité et le biais de simple exposition.
L’auteur explique la courbe de Dunning-Kruger qui illustre le lien entre le degré d’ignorance d’un individu et sa confiance en soi
Cela donne naissance aux corrélations absurdes comme le nombre de noyés dans les piscines et le nombre de films dans lequel joue Nicolas Cage.
La désorganisation de la presse par les externalités de l’information
La libre expression des idées aurait dû permettre à la vérité de naître et de s’affirmer et la presse devait en être le relais.
Mais à l’ère numérique, la priorité a été donnée aux contenus qui déclenchent des réactions et amorcent des conversations. « Le mensonge et le faux volent, la vérité rampe loin derrière »

Le remède à la désorganisation de la civilisation par l’intelligence des machines
Bruno Palatino estime que les géants du net devraient être régulés avec un cadre juridique précisé. La conclusion de l’économiste Joëlle Toledano dans son livre « Gafa reprenons le pouvoir ! » semble rejoindre cette conclusion.
Il serait urgent de séparer ce qui relève de la publicité et de l’information et de développer des offres numériques ne répondant pas à l’économie de l’attention.
Pour l’auteur, il est urgent de reconquérir son temps.
Un ouvrage riche, dense, passionnant, à lire.

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